Marek Edelman (1919-2009)
Le message de Marek Edelman
par Franck Nouchi, LE MONDE | 05.10.09
Il y avait foule, ce week-end, au Monde. Il faut dire que l’événement était de taille : la littérature prenait le pas sur l’actualité. Les auteurs avaient l’air contents ; le public, nombreux, également. Quant au chroniqueur, il se sentait dans le rôle du chiffonnier cher à Walter Benjamin, ce maître dans l’usage des citations. Quoi de plus agréable, en effet, que de se lever au petit matin pour aller ramasser ce que les passants ont laissé tomber, en l’espèce les écrivains et leurs multitudes de mots.
Il y en eut donc de fameuses, des phrases, des idées, que vous retrouverez dans les quatre pages spéciales de ce numéro. Mais, aujourd’hui, ce sont d’autres mots qui s’imposent à nous, ceux d’un homme qui vient de mourir et qui fut l’un des grands héros du XXe siècle : Marek Edelman, l’un des chefs de l’insurrection du ghetto de Varsovie, en avril 1943 (Le Monde reviendra sur le parcours de Marek Edelman dans une prochaine édition). Il y a un peu plus d’un an, il avait reçu, chez lui, en Pologne, une journaliste du Monde, Marion Van Renterghem. Un paquet de Gauloises, un whisky, et il s’était lancé dans le récit de son épopée : “Nous avions décidé de mourir les armes à la main. C’est tout. C’est plus facile que de donner ses habits à un Allemand et de marcher, nu, vers la chambre à gaz.” Incroyable “c’est tout”, à la mesure de cet incroyable personnage. De lui, il ne nous reste à présent que quelques images qui depuis vendredi tournent en boucle sur les écrans de télévision et un livre écrit en 1945, Mémoires du ghetto de Varsovie. En 1993, Marek Edelman souhaita y rajouter une postface (éditions Liana Levi). Au lendemain du référendum irlandais, il faut absolument lire ces quelques pages en forme d’adresse à l’Europe. Comment ce “berceau de la culture et de la civilisation moderne” a-t-il pu inventer au début du XXe siècle “le système totalitaire”, s’interrogeait-il ?
Un demi-siècle après la Shoah, Edelman en était convaincu : il faut encore et toujours en parler. Pour la simple raison, ajoutait-il, qu’en dépit de l’horreur de ce qui s’est passé, l’Europe a assisté, passive et impuissante, aux génocides du Biafra et du Cambodge et à la mort de milliers de personnes dans l’ancienne Yougoslavie. Implacable, il concluait : “L’Europe se comporte comme ce promeneur du dimanche qui faisait du manège près du mur du ghetto alors que, de l’autre côté, des gens mouraient dans les flammes. Indifférence et crime ne font qu’un.”
Au cours des débats qui ont jalonné ce week-end littéraire, il était réconfortant de constater que de plus en plus d’écrivains français semblent, justement, ne pas (ne plus ?) écrire dans l’indifférence du monde qui les entoure. Comme si, en définitive, le message de Marek Edelman – “nous devons nous souvenir de ce manège, de ces flammes, et de ces insurgés” – ne cessait de se propager.
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Marek Edelman, ancien combattant du ghetto de Varsovie et dissident polonais
Marion Van Renterghem, LE MONDE | 06.10.09
Il est mort à Varsovie, vendredi 2 octobre, mais on ne saura jamais à quel âge. Environ quatre-vingt-dix ans. Marek Edelman s’était retrouvé orphelin très jeune et sans aucune trace écrite de sa date de naissance. Le 19 janvier 1919, comme on a décidé de l’indiquer sur ses papiers officiels ? Trois ou quatre années plus tard ? Le vieil homme s’en fichait pas mal, comme d’ailleurs de beaucoup de choses. A la fin, il lui importait surtout qu’on lui rapporte de France des vraies Gauloises bien brunes et qu’on lui serve des verres de whisky à un rythme qu’il jugeait satisfaisant. Il râlait généralement qu’ils n’étaient pas assez pleins. Mais de la vie, il avait fait le tour. Le grand tour.
Il en avait marre de parler de lui. Chez ses amis de Varsovie, où il s’est éteint et où on l’avait rencontré il y a un an et demi, il avait assez vite, le whisky aidant, mis les points sur les “i” : “Foutez-moi la paix, femme !”, lançait-il à intervalles réguliers dès que l’on s’aventurait à le lancer sur l’un ou l’autre de ses héroïsmes. Il plissait les yeux en tirant sur sa Gauloise. Il rigolait. Il demandait qu’on parle de choses “moins emmerdantes” – c’est ce qu’avait traduit l’interprète. Il râlait de nouveau un bon coup, s’affalait dans le canapé en regardant le plafond. Se redressait quand il en avait envie, l’oeil espiègle, pour laisser surgir une réflexion ou un souvenir. Rien de remarquable, précisait-il, pas de quoi fouetter un chat : “Nous avions décidé de mourir les armes à la main. C’est tout. C’est plus facile que de donner ses habits à un Allemand et de marcher, nu, vers la chambre à gaz.”
Marek Edelman était le dernier chef vivant des combattants du ghetto de Varsovie. Il avait été un dissident de la Pologne communiste et délégué en 1981 du mouvement national Solidarnosc. Dans la Pologne libre, il avait poursuivi d’autres combats, engagé pour l’intervention occidentale en Bosnie et au Kosovo, fustigeant la politique de l’Etat d’Israël, lequel, contrairement à la Pologne, ne lui a jamais décerné de décoration.
Cardiologue réputé, chef de service, il avait été renvoyé de l’hôpital Sterling de Lodz en 1968, victime de la campagne antisémite orchestrée par le Parti communiste polonais. Il était resté un grand médecin, la référence des dissidents, “le docteur de l’opposition”, rappelle l’un de ses anciens compères, le politologue Aleksander Smolar. Et, pour être tout cela à la fois, il lui fallait bien ce ressort très vigoureux : son caractère de cochon.
Il n’a aucun souvenir de son père et quelques-uns de sa mère, pas de date de naissance, pas vraiment de nationalité non plus, puisque la ville de Pologne où il est né dans une famille juive, Gomel, est maintenant située en Biélorussie. Mais, avant de mourir, sa mère a le temps de lui transmettre ce qui restera son territoire, son repère, sa ligne de vie, son mot d’ordre à lui : le Bund, ce mouvement ouvrier qui prône la lutte des classes, l’émancipation des ouvriers juifs, l’autonomie culturelle juive, l’antisionisme. Enfant, il est déjà militant, comme l’étaient ses parents. Il se bagarre dans les rues de Varsovie contre les groupes fascistes. Il est, comme il disait, “juif non religieux dans un paysage antijuif”.
Le 12 octobre 1940, à environ 21 ans, il est sommé de s’entasser dans le ghetto de Varsovie, à l’instar des quelque 380 000 juifs de la ville. Il est coursier dans un hôpital, publie des revues clandestines du Bund et aide ceux qu’il peut à fuir les wagons qui les déportent vers le camp d’extermination de Treblinka. On peut mourir autrement, leur dit-il : “Les armes à la main.” Il dit aussi : “Nous nous battrons pour que, de l’autre côté du mur, on entende que nous sommes vivants.”
L’Organisation juive de combat est créée. Le bundiste Marek Edelman est commandant en second, quand le chef est un sioniste de gauche : Mordechaï Anielewicz. Le 19 avril 1943, de 2 000 à 3 000 Waffen SS pénètrent dans le ghetto, où restent 60 000 juifs, les autres ayant déjà été déportés à Treblinka. Les combattants sont prêts. Ils sont 450 à 500, avec des pistolets en mauvais état, des cocktails Molotov, des grenades, des fusils, une mitraillette. Les Allemands pensent expédier l’affaire, ils sont surpris par une armée de diables. Il leur faut plus de trois semaines et des renforts pour en venir à bout, après avoir mis le feu au ghetto. Quelques dizaines de combattants parviennent à fuir par une bouche d’égout. Marek Edelman est parmi eux. “C’est l’incendie qui nous a eus, pas les Allemands !”, prenait-il soin de préciser, s’amusant de sa vaine fierté.
L’histoire du combattant est encore longue. Il rejoint la Résistance polonaise, participe à l’insurrection de Varsovie en 1944, s’engage dès les années 1970 dans l’opposition communiste puis à Solidarnosc, est interné en 1981 lorsque le général Jaruzelski impose la loi martiale en Pologne, est élu au Parlement de 1989 à 1993. Et reste médecin à l’hôpital, jusqu’au bout.
Tous ses camarades ont émigré, au Canada, en Israël ou ailleurs. Sa femme et ses enfants ont rejoint la France en 1971, épuisés par les brimades antisémites. Marek Edelman, lui, n’a jamais quitté la Pologne. Sa maison était à Lodz, et à Varsovie il avait son rituel : chaque 19 avril depuis 1945, à midi, il allait se recueillir devant les monuments à la mémoire du ghetto : la seule commémoration qu’il s’autorisait. La Pologne, pays des pogroms et de l’antisémitisme persistant, c’était sa terre à lui, là où il reposera. “Parce que les juifs sont tous partis et qu’il faut bien que je reste. Parce que ce monde-là est fini. Les juifs, c’est fini. S’il doit en rester un seul, ce sera moi.”
Dates clés
19 janvier 1919 – Naissance (officielle) à Gomel (actuelle Biélorussie).
1940-1943 – Résistant dans le ghetto de Varsovie.
1981- Interné par le pouvoir communiste.
1989-1993 – Elu au Parlement.
2 octobre 2009 – Mort à Varsovie.


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