Su Conrad
Joseph Conrad, fossoyeur du mythe colonial
Marc Delrez, Politique, Juin 2010 (n°65)
De manière inattendue peut-être, c’est l’État indépendant du Congo, ainsi qu’on appelait cette colonie avant 1908, qui sert de toile de fond au plus lucide brûlot anti-impérialiste de la littérature anglophone, un court roman de Joseph Conrad intitulé Au Cœur des ténèbres (1899) [1]. Ce texte, qu’on étudie aujourd’hui pour des raisons esthétiques comme l’un des premiers grands classiques de la littérature européenne du XXe siècle, continue par ailleurs de stimuler l’imagination post-coloniale contemporaine, et ce pour des raisons tout autant politiques, ainsi qu’en atteste la longue liste d’hommages, de liens intertextuels, et de ré-écritures en tous genres émaillant la bibliographie d’auteurs tels que le Trinidadien V.S. Naipaul (Un Méandre dans la rivière, 1979), l’Australien Patrick White (Une Frange de feuilles, 1979), ou encore Derek Walcott, le poète de Sainte-Lucie – pour n’évoquer que des Prix Nobel relativement récents. Dans un autre registre, celui de la transposition à la Guerre du Vietnam et au mode cinématographique, ce même texte de Conrad devait inspirer Apocalypse Now, le célèbre film de Francis Ford Coppola.
Pourquoi cet intérêt pour la colonisation « à la belge » de la part d’un auteur portant un passeport britannique, qui aurait pu sans difficulté se rapporter à des réalités plus familières pour un sujet de Sa Majesté la Reine Victoria ? C’est que Conrad, de son vrai nom Teodor Josef Konrad Korzeniowki, n’était pas un citoyen britannique comme les autres. Né en 1857 de souche polonaise dans ce qui était devenu, depuis la division de la Pologne en 1772, une province occidentale de la Russie, Conrad allait perdre tôt ses parents, militants pour une patrie indépendante, des suites de la répression exercée par l’oppresseur moscovite. On comprendra que l’écrivain à venir ait conservé de sa jeunesse tourmentée une farouche opposition à toute forme d’expansion impérialiste, laquelle serait bientôt alimentée par ses observations de voyageur invétéré.
Recueilli par un oncle bienveillant qui veillera à lui assurer une éducation, d’abord à Cracovie puis à Genève, Conrad n’aura de cesse que son tuteur l’autorise à parcourir les vastes mers. Il parviendra à ses fins avec un contrat d’embauche dans la marine marchande française, grâce à laquelle il allait connaître pendant quatre ans une vie tumultueuse et riche en aventures. Il va voyager aux Caraïbes et au Venezuela, dilapider une petite fortune auprès de diverses maîtresses, et se retrouver impliqué dans une sombre affaire de contrebande d’armes pour le compte des Carlistes (les partisans de don Carlos de Bourbon, prétendant au trône d’Espagne après la mort de son frère Ferdinand VII). Il ne réchapperait que de justesse à une tentative de suicide en 1878, avant que les autorités françaises ne lui interdisent de poursuivre ses activités dans la marine marchande. C’est à ces circonstances romanesques que la langue anglaise doit l’éclosion quelques années plus tard d’un de ses plus grands talents d’écrivain. Conrad en effet allait naviguer, pendant les seize années suivantes, sur des navires battant pavillon britannique, pour ensuite adopter cette nationalité, en 1887. C’est ainsi qu’à la suite d’une étonnante série de métamorphoses, qui le verrait se transformer de marin français en marin anglais puis en écrivain, il allait entamer à plus de quarante ans une époustouflante carrière littéraire dans ce qui devait n’être, au mieux, que sa troisième langue parlée. Leggi tutto


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